Pendant 60 ans, il a façonné le héros de BD. Aujourd’hui, Henri Vernes, 98 ans, regrette le traitement réservé à son Bob Morane. Rencontre
Henri Vernes ne mâche pas ses mots quand il parle de ses anciens éditeurs (Ananké, Lombard) qui ont dénaturé le héros sans peur et sans reproche qu’il a sculpté sur une période de 60 ans. À bientôt 99 ans, le père de Bob Morane a toujours un franc-parler percutant.Bob Morane, c’est deux cents titres, plus de 40 millions d’exemplaires et des traductions diverses et variées dans le monde, dont le russe, l’arabe, le finnois et le japonais. Sans oublier naturellement un grand nombre de bandes dessinées. Dont les plus cultes sont signées Attanasio, Forton et Vance. En 2010, à 92 ans ans bien tapés tout de même, le père de l’aventurier magnifié par le groupe Indochine a vendu ses droits d’auteur à la société Bob Morane inc., conservant toutefois ses droits moraux. C’est cette disposition qui lui permet désormais de manifester colère et déception. "Ce n’est pas ça Bob Morane", regrette Henri Vernes.

Tout d’abord, comment allez-vous Henri Vernes ?
"Pour mon âge, je vais bien. J’ai quelques petits problèmes pour marcher. Un pas à la fois. Je souffre toujours d’un accident au ménisque que j’ai fait en plongée sous-marine il y a plusieurs années en France. Une jambe qui fonctionne mal, la gauche si vous voulez tout savoir. Des problèmes aux yeux aussi, normal à mon âge, une vieille voiture reste toujours une vieille voiture."
Quand je vous ai appelé pour cet entretien, la météo étant très agréable, je vous avais dit d’en profiter. Ce à quoi vous m’aviez répliqué "J’ai autre chose à faire"…
"Oui car je continue à travailler. J’ai publié récemment un livre sur Jean Ray (La pierre d’Alun édition, 2016), j’ai écrit la première partie de mes Mémoires (Jourdan, 2012). Là, je travaille sur la seconde partie. Je raconte l’histoire de Bob Morane ainsi que mes souvenirs de voyages. Ce que je n’ai pas pu faire dans la première partie sinon l’ouvrage aurait fait mille pages. Je suis en train d’écrire un nouveau Bob Morane, Les bandits d’Ananké mais je ne sais pas qui va le publier, je n’ai plus d’éditeur."
Aujourd’hui, vous dites clairement que vous regrettez d’avoir cédé vos droits d’auteurs…
"Je croyais vraiment qu’ils allaient en faire quelque chose mais le résultat me déçoit énormément, je suis très en colère. L’éditeur Ananké, chargé de la publication des nouveaux romans, fait mal son travail. De plus, il me doit de l’argent, environ 45.000 euros ! Sans compter le reste car je n’ai pas accès aux vrais chiffres de vente. L’affaire est en justice. Pour leur défense, ils disent que les affaires vont mal. En vérité, je n’ai pas beaucoup d’espoir de récupérer grand-chose. Chaque année, la société se déclare en faillite virtuelle."
Vous dites aussi que l’éditeur ne respecte pas votre droit moral ?
"C’est le moins que l’on puisse dire. Ananké me refuse ce droit de contrôle, c’est la loi désormais qui va l’établir. Je suis pieds et poings liés. Je vis une situation ubuesque. Jusqu’à présent la justice leur a toujours donné tort mais pas assez pour que je puisse exercer un contrôle total sur ce qui est publié. C’est un peu comme si le juge disait que votre agresseur vous a effectivement frappé mais pas assez fort. Donc la sentence est moindre, voire insignifiante. J’en suis là."
Vous voulez nous dire ce qu’implique exactement ce droit moral que vous revendiquez ?
"Ça signifie que l’on ne peut pas changer les personnages sur le plan physique et moral. On ne peut pas modifier leur psychologie, leurs valeurs. Il faut s’en tenir à ce que j’ai mis en place durant ces 50 ans. Mais ils ne respectent rien. Ils disent que ce n’est pas vrai mais c’est nier l’évidence. Je suis donc condamné à prouver ce que j’affirme devant un tribunal."
Ananké est dans votre viseur, mais il y a aussi la grande maison du Lombard à qui vous devez beaucoup…
"Le Lombard ne faisait plus rien avec Bob Morane depuis longtemps. Ils ont voulu relancer le personnage mais en le changeant complètement. Ils ont modifié le ton de la BD. Les scénarios étaient médiocres. Et plus grave encore, ils ont trahi le personnage que j’ai créé. Les scénaristes étaient tellement mauvais que le Lombard s’est d’ailleurs finalement séparé d’eux. Les scénaristes du Lombard ont plongé Bob Morane dans une histoire de lutte contre les djihadistes musulmans. Bob Morane, ce n’est pas ça. Et en plus, le sujet est trop sensible. Le risque est grand. Je n’aime pas ça. Bob Morane n’avait rien à faire dans cet univers. Le dessin est aussi très mauvais. Il y a trop de défauts dans les visages, dans la façon de représenter les personnages, dans leur façon de se tenir. Ce n’est pas ça le personnage que j’ai inventé et mis au point depuis 60 ans. J’ai toujours eu des relations courtoises avec Le Lombard mais là je n’ai pas compris leur démarche."
Ils ne vous ont pas consulté avant de lancer le reboot ?
"Rien. Jamais. Je leur ai écrit pour leur dire tout le mal que je pensais de leur travail."
Il aura 100 ans l’année prochaine
Henri Vernes aura 100 ans le 16 octobre 2018. "Ce sera un jour comme les autres. Il y a longtemps que je ne fête plus mes anniversaires", confie-t-il. Gageons qu’il ne sera pas seul ce jour-là, car même s’il vit seul, il reçoit pas mal de visites. "J’ai été marié deux fois, ma première épouse était la fille d’un gros diamantaire d’Anvers. Mais le mariage a duré moins d’un an. Ensuite, j’ai épousé ma compagne à la fin de sa vie." Sans enfant et sans famille proche, le père de Bob Morane mentionne qu’il a tout de même une héritière "sans rapport familial avec moi".L’argent, il en a gagné beaucoup grâce à son héros de papier mais il ne se dit pas riche pour autant. "J’ai bien gagné ma vie mais je ne roule pas sur l’or. Quand je gagnais un million de francs belges, je devais verser 600.000 francs aux impôts." L’appartement dans lequel il vit ne lui appartient pas. Il ne possède pas de maison de campagne. "Je n’ai jamais eu envie de vivre comme une tortue avec ma carapace sur le dos. J’ai beaucoup voyagé. J’ai vécu une grande partie de ma vie dans le Midi de la France. Deux ans par intermittence en Haïti. J’ai voyagé énormément en Colombie. Avant Bob Morane, de 1947 à 1950, j’ai habité Paris, quai St-Michel, à proximité du quai Voltaire où se trouve le domicile de Bob Morane."
Ceci explique cela ? "C’est un pur hasard, j’aimais bien ce quartier. C’était l’époque de St-Germain des Prés."
Source : A. M. - La Dernière Heure 2017
